Chasseur de plantes avec tigre, un texte exclusif de Nicolas Couchepin pour les Jardins en Fêtes 2013 à Coppet

Chasseur de plantes avec tigre

 

Par Nicolas Couchepin*

 

 

Des années plus tard, alors qu’il était un très vieil homme, l’Explorateur aimait à raconter comment une brassée de Bergenias (et une mule) lui avait sauvé la vie.

 

L’Explorateur, qui travaillait comme chasseur de plantes pour le compte de Sa Majesté, avait traqué et ramené de contrées aussi lointaines que la Mandchourie, le Kamtchatka oriental ou le tristement célèbre Désert des Goyaves Mortes des centaines de plantes inconnues. Une fois leurs vertus et beautés soigneusement étudiées, ces plantes devenaient les perles des jardins de Sa Majesté, les saveurs de ses cuisiniers, les armes de ses assassins royaux ou, pour les plus modestes d’entre elles, la consolation de ses domestiques. 

 

Ces plantes lointaines n’avaient pas de nom ; elles étaient donc baptisées par Sa Majesté en personne, à leur arrivée en terre civilisée.

 

Par exemple, la charmante Persicaria aux fleurs rose pâle, que l’Explorateur avait cueillie sur les flancs de l’Himalaya ; Sa Majesté la nomma persicaire parce que ses feuilles lui rappelaient celles du pêcher (et Sa Majesté raffolait des pêches) ; et ses vertus astringentes et vulnéraires offrirent un répit aux douleurs, elles aussi sans nom, du souffreteux Petit Prince, dernier fils de Sa Majesté.

 

Par exemple, la belle Veronica gentianoides, éclatante de sensualité, et pourtant presque masculine dans son arrogante tenue ; trouvée au fin fond de la Turquie ou de l’Iran, dans une contrée aux frontières floues et aux guerres incessantes, celle-là fut promptement baptisée du nom de la fille aînée de Sa Majesté, Sa Peu Gracieuse Altesse Veronica ; cela n’améliora pas la beauté de la Princesse, que l’on surnommait en secret Madame Bouton.

 

L’Explorateur ramena des dizaines d’autres plantes encore, altières, insignifiantes, enivrantes ou sans parfum, discrètes, vertueuses, aphrodisiaques, bienfaisantes ou mortelles, sombres, hivernales, sensuelles ou bourrues, piquantes, tendres, veloutées, poilues, colorées, brunes, cuivrées et même parfois dorées.

 

L’Explorateur avait déniché le Bergenia et ses feuilles luisantes aux confins de la Chine, en Mandchourie, où les étés sont brûlants et les hivers glaciaux, où fourmille une vie primitive d’insectes improbables, de prédateurs aux dents de sabre et d’êtres humains vivant d’alcools forts et de pignons de pins. Cette plante modeste et sans prétention lui sauva la vie.

 

C’était en novembre, et la chaleur de l’été s’était dissoute en deux jours. Les arbres avaient bruni d’un coup, les fougères s’étaient racornies comme de vieux organes, les plantes s’étaient transformées en un tapis noirâtre perçant par endroits la première neige, et le froid laminait la forêt.

 

Les ours dormaient déjà. Les oiseaux s’étaient enfuis avant de tomber comme des pierres, les ailes paralysées par le gel.

 

L’Explorateur pressait la cadence, pris d’une inquiétude sourde et sans nom, sa mule chargée de ballots de plantes, anxieux de rejoindre le fleuve Amour avant que celui-ci ne soit emprisonné dans les glaces.

 

Il était presque arrivé au rivage du fleuve, et se détendait enfin, se moquant de son pressentiment, quand la mule se figea. Un souffle tiède, un soupir d’une affolante puissance, suivi d’un grondement profond semblant venir de partout à la fois fracassa l’immobilité rayée d’ombres de la forêt. L’Explorateur sut immédiatement quel animal de légende exprimait ainsi son impérieux désir.

 

Le tigre de l’Amour, ou tigre de Sibérie, est l’un des plus grands prédateurs du monde. Adulte, il pèse jusqu’à 350 kilos et mesure près de quatre mètres du museau au bout de la queue. De ses griffes de quinze centimètres de long, il peut couper une biche en deux et ses crocs acérés comme des sabres sont capables de briser la colonne vertébrale d’un jeune ours. Ce traqueur foudroyant parcourt cinquante mètres en quatre bonds et autant de secondes.

 

D’une ruade, la mule affolée se débarrassa des ballots remplis de plantes qui roulèrent et s’ouvrirent, et se précipita vers les fourrés. Presque nonchalant dans sa robe à rayures, le tigre se déplaça vers la gauche pour lui couper la route. Un puissant claquement de mâchoires, un bruit d’os cassés, l’odeur du sang chaud qui fait fondre la neige.

 

Mais ces quelques secondes meurtrières avaient laissé le temps à l’Explorateur de se jeter au plus profond du ballot de plantes qui contenait les Bergenia à la texture de cuir.

 

Sous leurs feuilles denses à la sève amère, l’Explorateur recroquevillé vit une patte énorme s’immiscer dans le tas de plantes aux racines terreuses, et le sonder. L’une des griffes, abimée, ne se rétractait plus sous les coussinets. Elle déchira la brassée de Bergenias, manquant de peu lui ouvrir la joue.

Sous le souffle du tigre, les feuilles devenaient brûlantes; l’Explorateur sentait l’odeur lourde de sa sueur et de sa peur ramper autour de lui, s’étaler, imprégner la terre sous son corps. Mais elle ne traversait pas le tapis de feuilles cuivrées des Bergenias.

 

L’Explorateur était invisible pour le tigre.

 

Après un temps, l’animal s’éloigna.

 

Au retour de l’Explorateur, on surnomma le Bergenia « l’herbe du savetier » ; la plante doit sans doute ce petit nom à la coriacité de ses feuilles qui sentent légèrement le cuir tanné, savent retenir la pluie et les odeurs et ne craignent pas même le tigre.

 

Lorsqu’il s’éteignit dans son lit et dans sa cent-unième année, l’Explorateur, qui n’avait jamais oublié le souffle du prédateur de l’Amour sur son front, demanda qu’un Bergenia soit planté sur sa tombe. Et Sa Majesté, pour une fois, obtempéra. Elle aussi s’était fait vieille.

 

 

 

                                                                                                                                                             Nicolas Couchepin*

 

 

 

 

 

 

 

* Nicolas Couchepin est écrivain. Son 4ème roman, « Les Mensch », vient de paraître aux éditions du Seuil